Axes du programme 2026-2030

 
En cohérence avec le projet scientifique, trois axes ont été élaborés pour le programme quinquennal 2026-2030.


► Axe I : Filiation réelle - filiation fictionnelle
Responsable : Florent Libral

L’axe «Filiation réelle - filiation fictionnelle» interroge la perception de l’intertextualité par le lecteur. Cette perception est orchestrée par les auteurs eux-mêmes, mais aussi par leurs éditeurs, ainsi que par leurs adversaires ou censeurs.
      Cet axe s’inscrit dans un espace privilégié (entre France et Italie) et dans une temporalité large (du XVII° au XXI° siècles), avec un corpus littéraire incluant le théâtre, la poésie et l’éloquence, les échanges entre les textes de savoirs, les lettres, et les arts visuels et du spectacle.
     Au titre des interrogations théoriques et des concepts directeurs, on approfondira ce que l’on entend par italianité pour en explorer l’incidence à travers les transferts de textes, de concepts et de mots entre les deux pays, notamment par le prisme du succès de leur réception dans ces échanges transfrontaliers.
     Avec la dimension intermédiale comme enjeu crucial de cette filiation, le champ d’investigations n’est plus seulement géographique ou culturel, mais est à voir à l’intersection des genres littéraires et des genres artistiques constitutifs de toute culture.

     Ainsi, le concept de «filiation réelle et fictionnelle» se décline selon trois approches différentes :
 
  • En premier lieu, on s’interrogera sur la modalité de révélation des sources, entre visibilité, invisibilisation et «hantise» de ces dernières (sous-axe I). Les modalités d’influence de ces filiations concernent aussi bien les auteurs et les autrices que les textes. Les artistes, en tant qu’hommes et femmes de leur temps, mais aussi en tant que bénéficiaires de la culture qui les précède, s’inscrivent dans une démarche de transmission (passation) qu’ils et elles peuvent faire valoir ouvertement. Aussi peut-on se revendiquer fils et fille d’une école, d’un style, d’une ou d’un autre artiste ou au contraire les passer sous silence en les laissant transparaître de manière plus subliminale. Abordés sous l’angle thématique ou stylistique, leurs textes et productions seront des objets d’études où détecter une filiation tantôt réelle, revendiquée et facilement traçable, tantôt fictionnelle, cachée, voire fantasmée. Cette approche nourrira la réflexion actuelle sur l’italianité, en tant qu’intertexte réel ou inventé. Elle s’enrichira d’une recherche sur les modalités qui en rendent possible la perception : hypotextes, hypertextes, paratextes...
  • En second lieu, on s’attachera à la signification de l’explicite ou de l’implicite des sources convoquées au prisme de l’autorité conférée à l’œuvre (sous-axe II). En effet, les filiations et les influences peuvent être des choix redevables à des impératifs idéologiques, cristallisés au fil des époques et des contingences sociétales et politiques. Ce processus conduit à l’élaboration de canons (littéraires, stylistiques etc.), que la filiation peut aussi révéler efficacement. Ainsi, L’approche filiationnelle permettra ainsi de confronter les canons (littéraires, stylistiques etc.) français et italiens à une époque donnée, et de mesurer leur influence. Qu’elles soient réelles ou fictives, les filiations décelables dans une œuvre donnée seront alors abordées en recherchant les impératifs idéologiques propres à leur époque ou à leur contexte de création.
  • En troisième lieu, on s’intéressera aux filiations intermédiales qui s’instaurent, notamment entre littérature et arts visuels (sous-axe III). Dans le cadre des échanges entre textuel et visuel, l’intermédialité est un espace fécond de filiations, d’un art à un autre ou d’une forme d’expression à une autre. Aussi s’attachera-t-on aux filiations de la littérature à la peinture ou à l’emblème, de la littérature à l’illustration et au théâtre (adaptation, réécriture), de la littérature à la production audiovisuelle ou à la bande dessinée. Plus généralement, le transfert d’un genre littéraire à l’autre fait partie de cette intermédialité : par exemple, le passage du traité mystique à la poésie religieuse, ou encore, du roman (et du roman policier) à la pièce de théâtre.


► Axe II : Filiations et de près et de loin : l’acte créateur
Responsables : Michel Lehmann, Jean-Luc Nardone

Cet axe envisage une approche stylistique afin d’interroger spécifiquement corps et corpus dans leur tension dialectique entre l’intention et l’énoncé d’une italianité, au-delà des étiquettes ou des clichés. En effet, les étiquettes et les clichés ne sont pas toujours envisagés au prisme de l’intention discursive dans son objectif fondamental d’expression langagière (cette dernière étant entendue au sens phénoménologique de Merleau-Ponty).
      Le pari est de mettre en lumière la dynamique de l’italianité, activée et actualisée par la dynamique discursive. En effet, bien plus qu’une italianité codifiée, il y aurait une italianité dans la manipulation du discours en devenir. Une italianité de «l’art et la manière», plutôt que du «matériau». La création serait alors observée sous l’angle d’un projet stylistique ayant pour référentiel la culture italienne. Ainsi dès la manifestation d’une intention, il y aurait une impulsion d’«initiative propre» d’italianité, suivant des stratégies discursives qui, moins préoccupées d’avancer des matériaux-clichés, seraient plus soucieuses de manifester une dynamique linguistique, à l’image d’un geste portant un objet. Préférable à l’objet lui-même, l’intention et ses formes seraient déjà un geste vers l’italianité.
     Appliqué à la traduction, ce concept de filiation «et de près et de loin» s’attachera non pas à la pertinence de telle ou telle traduction, mais à l’évaluation de l’acte de traduire entendu comme intention (cf. supra). Dans ce cadre, le paratexte pourra revêtir une fonction essentielle, chaque fois que le traducteur inscrit sa traduction dans une filiation, qu’elle soit diachronique et/ou relevant d’une démarche créatrice. Dans la droite ligne de cette filiation «et de près et de loin», le cas de la traduction permettra de mesurer dans le paratexte l’acte de traduire tel que le traducteur le donne à lire. Mais au-delà de la traduction, le paratexte sera envisagé comme lieu d’expression de filiations. Les dédicaces, les pièces liminaires, les sonnets encomiastiques, les citations, les pamphlets, les invectives qui précèdent la plupart des textes classiques nous paraissent pouvoir être lus comme autant d’espaces de filiations indissociables de ces ouvrages. Si au fur et à mesure, des introductions savantes les remplacent, non plus de la main de l’auteur mais de celle des exégètes, cette filiation exégétique remplace la filiation créatrice : les commentateurs se succèdent, se lisent, s’observent, se dénigrent, s’inspirent et engendrent à leur tour une généalogie de la critique.
     Dans le champ de la musicologie, on envisagera une approche de la musique d’un point de vue stylistique que la discipline ignore encore trop en confondant et limitant la stylistique à la seule analyse «technique». Or il n’y a pas de stylistique sans approche anthropologique. Loin des catégories ou des corpus artificiellement construits, il s’agira de développer une méthodologie stylistique suffisamment solide pour dégager «l’art et la manière» en vigueur dans les œuvres choisies. Plusieurs cas de l’histoire partagée entre compositeurs d’opéras italiens et la scène lyrique parisienne s’offrent à cette réflexion. Si le cliché du «compositeur italien» devant être «compositeur d’opéras» (autrement dit «l’art et la manière» prétendument incontournables pour faire carrière au XIX° siècle et au début du XX° siècle), le domaine de la musique instrumentale n’est pour autant pas épargné. Ainsi les œuvres de musique de chambre italienne composées durant cette période souffrent sur leur sol de comparaisons incessantes avec leurs équivalents germaniques et français dont elles ne seraient que des fragments géographiquement et culturellement détachés.


► Axe 3 : Filiations corporelles : corps social, corps genré
Responsables : Cécile Berger, Fabien Coletti

Cet axe s’intéresse aux rouages de la filiation dans ce qu’elle a de plus organique et matériel, mais aussi aux  corps (au sens physique du terme, avec tous leurs organes) comme objets d’étude.
     Ainsi, le corps féminin, acteur de la filiation, est d’une part un corps réel, concret, décrit par un discours phallocentrique comme un corps désiré ou honni, puissant ou défectueux, fonctionnel ou hystérique, aimé ou violé ; il est pris pour cible par une littérature qui dissèque sans fin ses chairs et ses humeurs. D’autre part il s’agit d’un corps défini comme «différent», ce qui implique une norme qui lui est extérieure, définie par une identité centrale et masculine. Il renvoie donc à une représentation sociale, à une vision normative ou idéalisée du corps. Car le corps maternel est un terrain de combat, que ce soit dans ce qu’il implique de contrôle de la sexualité féminine, de contrôle de la procréation, voire de la maternité comme perpétuation de relations oppressives au sein du patriarcat, contre-productive pour une libre construction de la subjectivité féminine. S’intéresser à la filiation physique ou symbolique permet de mettre en relief les vides, les absences et les tabous : la sexualité des femmes est tue, le sexe féminin est caché, effacé, invisible ; la relation de filiation mère-fille ne jouit d’aucune représentation symbolique, hormis la centralité de l’archétype de la Vierge à l’Enfant qui légitime la relation mère-fils.
     Par ailleurs, la filiation corporelle peut également être interrogée non plus seulement en référence à des individus, mais à une communauté d’entre eux. Si cette dernière est appréhendée non plus dans l’abstraction mais comme un corps social physique dont chaque individu est à son tour un organe vital, alors les articulations physiques entre les différents membres de ce corps peuvent d’autant éclairer sur l’idée physique de filiation. Toute micro-société, comme par exemple celle des acteurs de la commedia dell’arte, nourrit une filiation directe (illustrée par des générations de figli d’arte de la fin du XVI° jusqu’à la période goldonienne parisienne) mais aussi une filiation atavique et non moins corporelle d’une culture symbolique qui circule, par le corps de l’acteur, d’un comédien à un autre.
     Mais il n'y a pas de corps sans esprit, qui à son tour construit immanquablement une image de son propre corps, qui en élabore et nourrit le système symbolique. On s’interrogera par conséquent sur l’image que se fait l’esprit de son propre corps, ainsi que sur les indices révélant que ce corps est malade ou qu’il est au contraire en pleine santé. À titre d’exemple, entre la fin du XVII° et le XVIII° siècle, l’image que se fait le public français du corps social des comédiens dell’arte est le signe d’un transfert culturel où le corps d’origine est en quelque sorte tombé malade par contamination du regard transalpin qui fait perdre à la comédie italienne l’autonomie esthétique propres à ses origines italiennes (cf. Delia Gambelli, Arlecchino a Parigi, 1993).
     Les individus impliqués dans cette filiation corporelle, qu’ils soient auteurs, acteurs, comédiens ou poètes, ou les corpus (livres, œuvres, textes) dans leur matérialité seront pris en considération quant au parcours physique qu’ils accomplissent ou à l’incidence matérielle qu’ils apportent en matière de filiation. Les altérations physiques au gré des étapes géographiques transalpines et des accidents corporels subis par les corps et les corpus seront envisagées dans leurs évolutions transgénérationnelles et anthropologiques.